Mouvement sensoriel & danse contemporaine : Témoignages

Hélène Martinot

Enfant, j’ai appris à parler.
Puis, j’ai appris à lire : pénétration émerveillée dans le monde du savoir.
Enfant, je me suis mise à bouger.
Puis j’ai appris à danser… danse classique, modern jazz, danse contemporaine, tout au long d’une vingtaine d’années.

Pourtant, ce n’est que plus tard que j’apprendrai à me danser, à aligner ces deux actes : bouger et danser. Tenter de faire de chaque mouvement une danse.

Au travers des ces cours s’appuyant sur le mouvement sensoriel, cours vécus dans la bienveillance et le pétillement de Martha, la découverte est aussi fantastique que celle de la lecture.

Découverte d’un univers incroyable là, sous sa propre peau, dans sa propre chair, en attente d’émergence.

Accès à la sensation du mouvement en soi avant qu’il ne se déploie à l’extérieur de soi : glissé-déroulé interne au goûter d’une douceur moelleuse irrésistible.

Ecoute de ce déroulement du geste d’abord entrecoupé puis de plus en plus continu et duquel se dégage une fluidité nouvelle.

Ecoute de ce glissé-déroulé s’acheminant, aussi inébranlablement que le temps, jusqu'à ce point d’appui sur lequel viendra se déposer le mouvement de retour : flux et reflux à la saveur inimaginée.

Glisser au fil de cet apprentissage, de l’ex-imperceptible vers le perçu.
Agrandir ainsi la conscience de soi dans les déplacements à la lenteur consommée, pour la projeter ensuite dans un rythme reflétant l’élan entre senti.

Progressivement élargir sa sensibilité à partir de cette base, on ne peut plus tangible, qu’est le corps.

Trouver enfin de l’exquis dans le tout-petit, trouver enfin du puissant dans le tout-petit, …il ne serait alors plus nécessaire d’aller chercher cette sensation de vie dans les extrêmes aux effets boomerangs si fréquemment douloureux.

Se laisser surprendre par la perception d’abord minime puis s’intensifiant de la respiration, à l’intérieur de ses tissus, de cet aller-retour inexorablement présent, pour accorder de plus en plus sa danse à ce rythme là.

Développer cette alternance élastique convergence divergence, retour vers soi – aller vers la périphérie, l’un découlant de l’autre, l’un s’appuyant sur l’autre, l’un entraînant l’autre.

Se laisser atteindre par l’amplitude pour l’amener vers le rebond, vers l’absorption-propulsion.

S’initier à l’idée, au premier abord surprenante, de poser mentalement son déplacement sur les plans spatiaux concernés.

Revenir à ces trois plans de base, correspondant aux trois dimensions spatiales, pour clairement structurer sa pensée, clairement y décrire et y mémoriser le trajet effectué : inscrire son action par rapport à ces plans, a ce référentiel universel.

Apprécier le couloir, la direction.

Explorer la question de la globalité….
« Tout de toi se déplace, tout de toi participe à ton déplacement »
Tout mouvement se relie aux autres parties de soi, aux autres parties de moi.
Ici tout de moi communique, tout de moi s’interagit, tout de moi s’écoute et se répond…pour atteindre cet état où « tout de toi est le centre ».

S’appuyer sur son squelette, sa structure, bien plus que sur sa musculature, pour générer le mouvement.

S’aligner sur la logique de ses articulations, sur sa logique interne, pour permettre que cela se fasse au moindre effort, que cela se passe sans effort, tout en étant portée par, tout en surfant sur une surgissante force de propulsion joyeusement jubilatoire.

De ce travail de nouvelle "reliance" entre mes membres et mon tronc, de nouvelle "reliance" entre mes tissus et mes os, entre ma douceur et ma puissance, et par-là même, de ce travail de nouvelle "reliance" à moi-même, découlera tout au long du cours un changement d’état du corps : changement de densité, changement de perception de soi et de l’extérieur de soi, perception à la fois plus centrée et plus dilatée.

Viendra alors le temps de l’improvisation en solo ou à plusieurs. Et la danse naîtra non pas d’une pensée prédéterminée mais de cet état relié à soi et aux autres : « la forme pourra alors naître de la relation elle-même ».
…Peut-être "comme dans la vie" ?

Parcours à facettes aux multiples conséquences.
C’est que l’aventure va loin.
Elle déborde de la salle de cours pour se propager dans d’autres strates de l’existence. Les paroles accompagnatrices de la danse résonnent à d’autres niveaux.

C’est que l’aventure mène je ne sais où.
Car transformer son déplacement à l’intérieur de soi, transformer son déplacement dans le monde concret, transformer sa façon de marcher, de se ressentir marchant, transformer son toucher et son contact aux choses, son contact au vivant, son contact au monde en somme, n’est pas sans modifier la réponse au monde.

Et lorsque cette transformation débouche sur une si émouvante et savoureuse saveur, l’expérience demande de se diffuser, voire de se partager.

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