Mouvement sensoriel & danse contemporaine : Témoignages

Gaëlle Henry, danseuse professionnelle

On danse, on apprend la justesse et la précision du geste.
On passe des années à essayer d'apprendre le geste pur, l'intention vraie.
On tente de donner à lire à voir et à ressentir les choses.

Et un jour, alors que l'on est en studio de répétition à chercher à danser comme de l'eau, juste de l'eau et rien d'autre, dans de vastes tourbillons, dans des coulées fluides et interminables, on finit par ne plus pouvoir bouger, par ne plus savoir où aller chercher. Par ne plus pouvoir aller dans le mouvement dansé, car l'intention se suffit à elle-même.

Le mouvement dansé n'a alors plus de sens et par la même, il n'a plus d'essence. La danse qui se voulait porteuse d'un élan profond est morte.
Mais en réalité, il y avait bien longtemps qu'elle était morte, et depuis longtemps déjà je cherchais à retrouver cet élan profond, ce souffle qui me permettait de me sentir exister, qui me permettait de me sentir et de me ressentir moi, au plus profond de moi.

Mes chaussures m'ont amenée jusqu'à cette salle. Et un "tu me suis" tant
espéré, depuis si longtemps, me fit vibrer car il était vrai, plein et
entier. Il était, enfin. Tout sonnait juste, tout respirait et transpirait
ce que je cherchais depuis longtemps.

Voilà le début de mon aventure avec Madame Martha Rodezno.
Avec le travail de Martha, je me suis sentie respectée dans mon être.
Et oui, mon être, ou tout simplement, ce qui me définit, me représente, ce qui
m'inscrit dans le monde.

Pour une fois je n'étais pas du matériau à danser, mais j'étais enfin l'expression dansante de mon âme. Lorsque je parle de matériau à danser, ce n'est que pour signifier que jusque là je m'étais tant plié à mon rêve de danse, de scène, et je voulais tant plaire et servir le propos de quelqu'un, voire même dans un absolu mon propre propos, que j'étais parvenue à m'extraire de moi-même. Rien de dangereux, il suffit de se glisser dans la sensation de l'eau, du feu, dans une qualité et une rythmicité, et très vite on fait abstraction de soi.

C'est-à-dire qu'on est tant dans un rapport d'immédiateté, de soucis de justesse mais aussi par rapport à un objet illusoire, la quête du mouvement de la sensation juste, que l'on finit par se perdre. On presse plus fort, on va plus loin dans les prises de risques, plus vite, plus haut. On pousse le corps toujours plus loin dans ses amplitudes... Si loin, et pour le reste du monde, c'est si
beau de vous voir ainsi écartelée, vous si souple et si déliée.
Et moi je ne me sentais plus autrement que dans de grandes amplitudes, de grandes sensations, de grandes émotions, de grandes prises de risques.

Cachée derrière le devant de la scène je me sentais exister par le regard aimant des spectateurs. Oh non pas un vaste public. Je parle juste d'une façon d'être. Vous êtes en scène, et lorsque vous êtes dans la vie le rapport est bisé,
vous n'êtes plus emboîtée dans la vie, le quotidien.

Le travail rigoureux de Martha, son entièreté, son authenticité, sa
justesse d'écoute, sa sensibilité, son endurance et son courage ont été pour
moi salvateur. A ce moment de ma vie de danseuse, d'interprète et de femme
tout simplement, seul ce degré de sensibilité pouvait me toucher, car enfin
je me suis sentie respectée. Et enfin, je pouvais donner, car je savais au
plus profond de moi, qu'enfin je serai entendue.

Lorsque je suis arrivée dans la maison de Martha Rodezno, j'étais perdue dans
un mouvement circulaire qui ne me nourrissait plus, et pour être vraiment
juste, lorsque je dansais je brassais l'air inlassablement, espérant des
sensations plus grandes, ou encore découvrir le sens insoupçonné des choses.

Et je m'épuisais, le mouvement me vidait de mon énergie plutôt que de me
ressourcer. Pour mettre mon corps dans le niveau de justesse que je voulais
atteindre, j'ai mis ma pensée en suspension, "ne rien attendre, ne rien
prévoir, laisser émerger ce qui doit."

Martha m'a appris suivant les principes du mouvement : la séquence, le point
d'appui, la lenteur, et surtout qu'il n'est pas besoin de grandes amplitudes
pour ressentir de grandes sensations, et aujourd'hui je dirais pour que les
choses prennent sens.

Ne pas aller dans la douleur, mais dans quelque chose de doux et toujours confortable pour le corps. Chacun à sa hauteur.

Avec Martha j'ai appris à ne plus avoir peur de ne pas faire des choses
extraordinaires au regard des autres, et à accepter réellement et
profondément, que le chemin de la création est lent et demande endurance et
persévérance.

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